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DUALITÉ

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Mes jambes retrouvent la sensation qui leur manquait, celle du muscle solitaire et orgueilleux. Je les vois bien pédaler sans s’arrêter du haut de ma selle. Elles me narguent gentiment. Et lorsqu'elles semblent ralentir, c'est en réalité un stratagème pour me faire passer sans effort les montées. Pour ne pas voir que c'est épuisant. Que ce n'est qu'une balade et que rien ne sert de s’arrêter. Alors je les laisse continuer indépendamment de mon esprit. Je profite du paysage, comme assis sur la banquette d'un train. De temps en temps mes jambes me demandent d'augmenter d'une vitesse. Je leur demande : « Vous êtes sûr ? Ça va pas être trop chaud ? » et elles me répondent de ne pas m'inquiéter, qu'il va y avoir la brise que j'aime tant. Je ne cherche pas à les contrarier. Je m'adapte, je mange des fruits en attendant. Des fois je m’interroge quand le paysage défile moins vite. Je demande ce qu'il se passe à mes jambes, et elles me disent : « Tu vois là man ? C’est parce que t'es en pente. Si on force plus tu vas suer et la prochaine brise tu vas pas la kiffer ». Ha ! C'est ça ! Alors je prends le temps de sélectionner sur mon téléphone, la musique qui va m'accompagner pour la prochaine descente.

On arrive en ville, à Cham. Là mes jambes se querellent avec mon esprit. Elles se mettent volontairement en sous régime. Je sais qu'elles en profitent pour se recharger. Elles se soumettent légèrement à la tour de contrôle, qui, en ville, est encore moins focalisée sur les routes. Trop d'informations sont inutiles à mes jambes qui ne cherchent rien d'autre que planéité, champ de vision et voie claire. Elles se moquent bien des renseignements que je lui donne. Elles en rient même. Se foutent de moi. Elles me disent :
« Pourquoi se focaliser sur ce chien là bas en laisse ? C'est quoi qui va nous faire avancer là ? T'as pas finis ton ravitaillement ? Allez ! Allez ! On a des pâtes, on a du riz, on a du sucre et du café, et aussi un morceau de pain bien croustillant. C'est suffisant pour la route... On s’arrête plus loin ?
Oui je sais, mais j'ai pas de bière et ne me dis pas que tu ne l'aimes pas la bière du soir. On sait pas ce qu'il y'aura plus loin. Et puis ce chien là bas, j'essaye de voir la profondeur de son âme. J'ai peur de celui là. Il est petit et on voit qu'il serait prêt à n'importe qu'elle démesure pour signifier son autorité. Alors que pourtant vous l'écraseriez en un kick n'est-ce pas ?
C'est clair.
Ça se voit qu'il a peur. Il regarde sans cesse de tous les côtés, il tremble quand on s’approche trop près. Il est tout chétif. Pourtant je suis sûr que si j'essaye de le caresser il va me montrer les crocs.
Bah ouais c'est le chien chien à sa mémère, sinon y'a le Danube pas loin aussi.
C'est quand même fou de voir ça non ? Simuler une puissance ? Pourquoi faire ? L'extravagance d'un animal semble proportionnelle à sa faiblesse... Ça doit être une sorte de loi de la nature, n'importe comment... Pour la survie ?
J'en sais rien mais moi j'ai la patate.
Et puis la laisse, Il doit y avoir un lien...
Au fait, t'es en train de tourner en rond autour de cette vieille dame là, je m’arrête jamais tu sais.
Oups.
Là bas y'a un Lidl, vas-y prendre ta bière de clochard qu'on file de là. Y'a des trottoirs partout.
Ouais bonne idée. Au fait... Je me disais, avant de partir j'ai vu un film sur les conditions humaines des employés de ces magasins discount. Ils sont chronométrés et doivent respecter un ratio d'articles à la minute. Les directeurs recrutent des gardiens de sécurité costauds et un peu bébêtes pour fournir une pression constante et inconsciente sur le personnel. Un peu comme une patrouille de flics, qui dans les beaux jours, n'a pas d’autre but que de montrer leur présence, de rappeler à l'inconscient collectif qu'il vaut mieux faire gaffe à ses agissements. Ils sont surveillés dans les vestiaires. Je me demande si c'est vraiment bien d'aller faire ses courses là bas.
« - Fünfunddreißig Cent bitte. (35 centimes s'il vous plaît)
- Oups... heu per card ?
Allez on y va ? »
Les portes de la ville apparaissent et je sens dans mes jambes un retour électrique. A une intersection je m’arrête quand même pour vérifier la route sur mon GPS.
« - Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je regarde où on va.
- Non mais tu fais ça en chemin comme d'hab’ !
- Ici y'a trois chemins qui se séparent. Y'a trop de chance de prendre le mauvais.
- Pas comme ça quand y'a du monde autour tu sais ce qui va arriver...
- Kann ich dir helfen ? (est-ce que je peux vous aider?) »
Là mes jambes me maudissent. Je prends quand même le temps d'expliquer au monsieur la direction que je cherche et comme je ne comprends pas l’Allemand, j'acquiesce avec suspicion, trouve la route sur mon GPS en attendant.
« - Allez, c'est parti ?
- Let's go ! »
Les routes allemandes sont fantastiques comparées à celles de la république tchèque. Des pistes sans voiture, un asphalte propre et sans accroc. La signalisation est sobre et efficace. Je vois mes jambes qui moulinent avec joie. Quand elles sont comme ça, elles ne m'importunent plus. Je peux entendre le ronflement silencieux de mes muscles, trop occupés à rester en mouvement. Je suis attendri par mes jambes qui ronronnent et les laisse s'amuser ainsi.
« - On a déjà bien descendu là.
- Oui.
- Tu les sens les pistes en bord de fleuve ?
- Oui ça approche ! »
On aura toujours une complicité fraternelle entre mes jambes et mon esprit. Pour la plupart du voyage on reste tous les deux occupés à nos méditations respectives. Un peu comme deux passagers regardant l'un et l'autre de leur coté de la vitre. Il se met à pleuvoir. Mes jambes me disent :
« - C'est qu'une petite bruine de rien du tout.
- Je mets ma bâche en sac poubelle ?
- Pas la peine c'est trop fin.
- Je suis pas fan de rouler sous la pluie...
- Ça va passer.
- Hum... Ça commence à se renforcer quand même.
- T'inquiète pas.
- Vas y y'a une terrasse en plein sur la route, je m’arrête prendre un café.
- Noooooooon... »
Sirotant les dernières gorgées de mon café devenu froid, je m'organise et charge la carte pour les prochaines distances. Soudain une voix met en torpeur ma profonde solitude.
(à suivre...)
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